On entend beaucoup parler du « code biker », l’encre a coulé et  coule encore, les réseaux sociaux favorisant cela de manière exponentielle…

Le « code biker » n’a jamais été écrit car il ne peut justement pas être gravé dans le marbre : il se vit et ne se comprend que lorsqu’on le vit.

Au début du 20e siècle, certains découvrent les joies de la motocyclette, des virées entre copains… Pour se protéger du froid et des risques de chute, il emprunte ses habits et accessoires de protection tout naturellement aux aviateurs : peau de mouton retournée, lunettes de protection… Dans une société fortement normée et codifiée vestimentairement, l’intrusion d’un individu fagoté de la sorte en milieu urbain et rural surprend, intrigue, choque, inspire un intérêt en même temps que méfiance, comme toute personne qui ne ressemble pas aux autres. Il détonne, est considéré comme un étranger, d’autant qu’ils sont à l’époque très peu nombreux. Il conduit un engin mécanique sur des routes dangereuses, il apparaît comme le casse-cou, le « trompe-la-mort », et pour les conservateurs, le marginal, le « blouson noir », le voyou.

Entre eux, ces motards vont se croiser, se reconnaître, se rencontrer, discuter mécanique, s’entraider, partager leurs expériences et leurs connaissances, s’aider mutuellement à réparer leurs motos et améliorer ses performances, respecter le savoir de l’autre, respecter l’autre. Les fabriquants de motos à l’époque n’ont pas de « service après-vente ».  Quand on achète un engin, on doit se débrouiller pour le réparer, personne n’est payé pour vous expliquer comment faire.

Des groupes vont se former  et se constituer en clubs plus ou moins organisés, avec des individus qui viennent s’entraider ponctuellement, d’autres qui vont venir chercher  des moments d’évasion, un espace récréatif voire exutoire par rapport à leur vie quotidienne, et d’autres encore dont cette association devient leur mode de vie propre. Une contre-culture est née, qui évolue à l’encontre des codes sociétaux instaurés, fonctionnant sur l’entraide, la solidarité, à la marge d’une société dans laquelle la consommation prédomine de plus en plus. Avant-gardiste, elle sera la grande sœur des futures contre-cultures  qui fleuriront à partir des années quarante : rock-and-roll, hippie, grunge, travellers, punk, hip-hop….

Pour les conservateurs, la contre-culture représente un danger pour la société de consommation et pour l’ordre établi, remettant en cause les fondements de la démocratie de l’argent, d’autant plus que ces groupes de motards s’avèrent capables de court-circuiter le plus souvent le système de consommation, à force de récupération et transformation de matériaux, de troc et d’échanges de services. Pour en ajouter à la méfiance, ces groupes de motards sont composés majoritairement d’individus jeunes, plein d’énergie et de fougue, épris de liberté sur tous les plans. Ils font peur car ils représentent l’imprévisible, l’ingérable et la mise en danger d’une société reposant sur l’ordre établi et le profit.

Les groupes de motards vont donc devoir défendre leur droit à exister et à continuer à vivre en marge des codes sociaux et commerciaux. Ils s’organisent pour suivre un certain nombre de principes, individuellement et collectivement : être loyaux envers ses compagnons de route, défendre son honneur et celui du groupe, rester soi-même, authentique, franc, sans mentir sur soi, sans prétention, ni invention sur ses qualités ou ses compétences, mais surtout développer une forme la plus élevée possible de fraternité et d’amour de l’autre, quelque soit sa race, sa religion, sa couleur de peau, son identité. Un environnement où  tout le monde est susceptible de se connaître, dans lequel on peut rarement mentir deux fois sans que personne ne le sache, dans lequel le « baratin » est rapidement soumis à l’épreuve de la réalité de l’expérience sur la route et de la vie réelle. Savoir partager, rester disponible à l’autre et aux aléas de sa vie, en étant conscient que nul n’est toujours maître de son destin, que chacun peut être fort sur un plan et vulnérable sur un autre, ne jamais laisser quelqu’un sur le bord de la route au propre comme au figuré, être bienveillant vis-à-vis de l’autre. Tout comme les bataillons de légionnaires ou les hommes qui se sont organisés en tribu face à l’adversité depuis le début de l’humanité. Seuls ceux qui vivent cela peuvent réellement comprendre ce qu’est de vivre ainsi, qui, au-delà d’un mode de vie, devient un art de vivre ensemble.

Ces personnes ne recherchent pas une identité, ils vivent comme ils sont, avec autant que faire se peut  le moins de compromis possible avec l’environnement qui les entoure et ses puissants outils de tentation de consommation et de mise en conformité. Pour se défendre et défendre leurs valeurs de liberté, ils doivent être vigilants à respecter entre eux et face au monde leurs codes de conduite, s’entraider pour rester exemplaires selon leurs valeurs.

Si l’ordre établi a la contre-culture pour ennemi, elle représente une manne pour les industriels et les businessmen. Hollywood a ainsi le premier compris le bénéfice qu’il pouvait en tirer, en mettant en scène Marlon Brando dans « L’équipée sauvage », premier acteur « bankable » de la culture motarde, malgré les aussi déplorables tentatives de séries télé comme « Sons of Anarchy ». « Easy rider » serait peut-être la seule fiction ayant un lien même indirect avec une certaine forme de réalité. L’industrie du cinéma n’a, comme chacun sait, que faire de la vérité ni de la réalité, elle s’intéresse à ce qui se vend, et le plus massivement possible. Elle n’est pas là pour retranscrire l’âme d’un mode de vie, mais bien pour rechercher les moyens de toucher la masse, d’attirer le plus grand nombre de spectateurs possible, de vendre des places, puis des produits dérivés en merchandising. Il faut du grand public, de l’action, de la violence, si possible gratuite, des scènes les plus visuelles, les plus marquantes possibles. La contre-culture a toujours ainsi été une source inépuisable de récupération commerciale. On veut bien mettre en scène des indiens héroïques au cinéma et brader cette culture en vendant des franges et des plumes dans la grande distribution.

Les fabriquants de motos ont développé, comme d’autre industries et commerces, le concept de marque. Les engins devenant de plus en plus mécaniquement fiables ainsi que les routes, la moto se « dédiabolise » et commence à être utilisée comme un mode de locomotion urbain et routier et devient un marché comme un autre.

Chaque marque « custom » vend des motos, des pièces, un service après-vente, des accessoires, un merchandising vestimentaire issu de la culture « biker », avec son noir mat et ses têtes de mort, ses « patchs bikers » à encoller au fer à repasser ou à coudre, au même titre que le merchandising issu du monde surfeur ou punk. Des événements, courses et animations permettent par ailleurs aux clients de vivre ponctuellement des moments d’évasion, voire d’exutoire, par rapport à son quotidien social et professionnel, sans prendre de risque majeur, mécanique, santé, social, professionnel… On peut se récréer et jouer le rôle que l’on souhaite chaque week-end, pendant ses RTT ou ses congés, tout en reprenant le cours de sa vie le lundi et en septembre. Il suffit de payer, avec le mode de paiement de son choix, en une ou en plusieurs fois. Seule la liberté de vie et de pensée ne sont pas fournies. Nulle obligation de s’entraider, chacun a son assurance pour se faire dépanner.

Certains choisissent d’aller plus loin en créant leur propre club ou en intégrant un. Plusieurs types de clubs et de modes de fonctionnement existent : les clubs rattachés à une marque de moto comme le Goldwing club, le HOG ou le VRA, les associations MCP, HDC, MC et autres, mais aussi des bikers « francs-tireurs » pour qui aucun club local ne correspond à ses aspirations… Certains clubs ont une espérance de vie très réduite, ses membres ne vivant que ponctuellement des événements ensemble. L’habit ou la broderie ne font pas le moine. Les couleurs ne font pas le club. L’amitié ne fait pas non plus la fraternité. Ceux qui le vivent ainsi et l’assument comme tel, ne cherchant pas à passer pour ce qu’ils ne sont pas, ne se leurrant pas sur leurs objectifs de vie et ne cherchant pas à usurper une identité qui n’est pas la leur, ceux-là sont bien conscients que ce n’est pas leur compte bancaire qui fait d’eux des hommes libres. Ils savent que la liberté ne s’achète pas. Ils profitent du moment, avec honnêteté.

Quelques clubs et motards sortent du lot, vivant au quotidien le mode de vie, la culture et les valeurs bikers, ne divisant pas les gens, mais cultivant la différence inhérente à chaque être humain, avec fraternité, respect, loyauté, sens de l’honneur, amour, liberté.